Abus de science, abus de psychiatrie ?
Colloque qui s’est tenu le Samedi 1er Mars 2008 à la Clinique Sainte Barbe de Strasbourg, avec la participation de l’AFPEP-SNPP
Depuis qu’elle est devenue scientifique, la médecine a acquis une efficacité réelle chaque jour accrue et bien supérieure à celle essentiellement traditionnelle et relationnelle de la médecine d’antan.
La psychiatrie peut-elle se définir comme la spécialité médicale consacrée, non pas à tout ou partie du corps humain, mais à soigner la souffrance particulière à l’humain ? Comment les neurosciences prennent-elles en compte ces spécificités?
Certains abus de psychiatrie témoignent d’une crise d’identité dont il est urgent d’interroger les paramètres.
Ces abus ne se révèlent pas seulement dans les régimes totalitaires mais aussi dans les démocraties à travers les orientations scientistes possibles des politiques de santé.
Le débat s’ouvre ainsi sur le présent et l’avenir de la psychiatrie.
Je voudrais en ouverture de ce colloque organisé à Strasbourg par le Collège de psychiatrie, souligner que ce que l’on nomme par euphémisme l’ « utilisation abusive de la psychiatrie par certains régimes politiques », et qui constitue en fait un crime contre l’humanité tel qu’ils ont été définis par les jugements du Tribunal de Nuremberg en 1945 , se produit lorsqu’au nom de la « science » officielle, des médecins considèrent qu’ils ne sont plus tenus de respecter les lois de l’éthique médicale . Celle-ci n’a d’ailleurs longtemps, un longtemps qui a duré des millénaires en Occident, été régie que par le seul traditionnel « Serment d’Hippocrate » prononcé par les médecins à la fin de leurs études. Ce serment n’a pas d’ailleurs été toujours exigé dans tous les pays, ni sous tous les régimes; j’ai d’ailleurs eu la surprise de ne pas le retrouver dans un récent guide d’éthique à l’intention des professionnels de santé publié en France qui recense les textes de référence mais qui ne remonte pas au delà de 1947 et justement du « Code de Nuremberg ».
Je n’ai pas retrouvé la référence exacte de la réponse de ce médecin, sans doute Karl Brandt, répondant au Procureur que le Serment d’Hippocrate ne s’impose au médecin qu’en ce qui concerne les malades qu’il traite et non pour ce qui est des sujets soumis à des expériences scientifiques qui en somme ne sont plus considérés comme des personnes. Himmler aurait lui- même étudié le Serment d’Hippocrate, sans doute pour éviter que des médecins ne l’invoquent pour refuser d’exécuter des ordres contraires à l’éthique médicale. En URSS les médecins le prononçaient mais le pouvoir avait ajouté un paragraphe qui annulait la portée des précédents.
L’Association Mondiale de Psychiatrie vient de tenir à Paris une Conférence sur son programme institutionnel intitulé Psychiatry of the Person, programme qui, soit-dit en passant, paraît indiquer un retour du balancier de l’orientation d’une psychiatrie exclusivement neuro-biologique vers une réflexion éthique. Comme j’ai été invité à en parler du point de vue historique, j’ai souligné qu’une de ses sources, outre dans l’entre-deux guerres les essais publiés par des philosophes comme Max Scheler, Gunther Anders, le premier mari d’Hannah Arendt, et en France Emmanuel Mounier en était les successives Déclarations des Droits de l’Homme et des Citoyens.
Je pensais, pour l’œuvre de Philippe Pinel, à la Déclaration de 1793, mais j’aurai l’occasion de revenir sur ce point prochainement lors du séminaire sur « les sciences de l’Esprit » organisé ici à Strasbourg par le professeur Michel Patris.
Pour la période contemporaine, je pensais à la Déclaration Universelle adoptée par l’Assemblée Générale de l’ONU à San Francisco en 1948, malgré l’opposition de l’URSS, de cinq républiques populaires, de l’Afrique du Sud et de l’Arabie Saoudite. Vous remarquerez que plusieurs de ces pays seront mis en cause lors du VIe Congrès Mondial de Psychiatrie à Honolulu en 1977, l’URSS pour l’utilisation abusive de la psychiatrie à des fins de répression contre les dissidents politique et l’Afrique du Sud en raison des conséquences de l’apartheid sur la pratique de la psychiatrie. C’est au cours de ce Congrès que sera adoptée la Déclaration dite d’Hawaï sur les règles éthiques à respecter par les psychiatres dans l’exercice de leur spécialité, déclaration qui sera complétée par celle de Madrid lors du Xe Congrès dans cette ville en 1996.
Je me garderai d’oublier ici à Strasbourg où elle a son siège, que la première institution européenne, le Conseil de l’Europe crée en 1949, a pour mission première de veiller au respect des Droits de l’Homme. Elle a d’ailleurs semble-t-il à l’accomplir depuis son élargissement à 47 pays, dont la Russie qui ne se plie pas à ses décisions.
J’ai relevé que Werner Leibbrand, psychiatre persécuté par les nazis, avait publié dès 1946 un ouvrage sur Les droits de l’Homme des aliénés. Viktor von Weizsäcker et son élève Alice Platen-Hallemund, qui ont les premiers tenté d’analyser comment les médecins allemands avaient pu en venir à participer a l’Aktion T4, attribuent à « un esprit scientifique emprunté aux sciences naturelles la transformation des corps et âmes humains en objets et en choses » (p.282).
En 1980, dans un mémorandum, la D.G.S.P. (Société allemande de psychiatrie sociale) souligne l’exclusion des aliénés de la société comme un des facteurs ayant facilité leur extermination. C’est à cette « rupture du lien social » qu’Isabelle von Bueltzingsloewen attribue une part de responsabilité dans la mort de faim pendant la Seconde Guerre Mondiale de 30 à 40 000 malades mentaux.
Je crains que la loi Dati instaurant une mesure de sûreté d’un an indéfiniment renouvelable pour les criminels présentant des troubles graves de la personnalité reconnus responsables et condamnés à une peine supérieure à 15 ans de prison, si elle est un jour appliquée, n’aboutisse à un résultat analogue, non que les trente sujets qu’elle semble concerner risquent d’y mourir de faim mais qu’ils finissent par mourir en tant que citoyens dans les hôpitaux-prisons prévus. J’ai été stupéfait d’entendre un éminent constitutionnaliste déclarer, mais sans doute voulait-il faire une démonstration par l’absurde que la seule solution pour que cette mesure soit immédiatement applicable contrairement à l’avis du Conseil Constitutionnel et comme le souhaite le Président de la République, serait d’abolir la Déclaration des Droits de l’Homme. Il est vrai qu’il ajoutait que cela l’étonnerait que le Président de la Cour de Cassation consulté le préconise.
En Union Soviétique c’est la surprenante rencontre entre d’une part ce qui était présenté comme une « nouveauté » scientifique venu de l’Ouest, la schizophrénie torpide, et d’autre part une volonté politique plus ou moins clairement exprimée de faire échapper au Goulag des dissidents trop connus en Occident pour que cela ne fasse pas scandale qui a abouti à de stupéfiantes décisions médico-légales et à une utilisation abusive de la psychiatrie dont va nous parler le professeur Patris.
J’exprimerai une autre crainte : que les discussions actuelles sur la définition scientifique de ces, étranges pour moi, « Troubles graves de la personnalité » qui, tout en atténuant la responsabilité, n’empêchent pas la condamnation des criminels qui en souffrent à de lourdes peines de prison au cours desquelles, bien que non-malades, ils seraient traités médicalement, ne négligent les Droits de l’Homme.
Enfin, le jugement d’irresponsabilité pénale qui serait prononcé après un débat public où l’inculpé (pourtant ici reconnu malade par les experts) pourrait être présent, même si sa présence ne serait pas obligatoire, me paraît soulever des interrogations sur les Droits de l’Homme et du Citoyen.
Je suis juriste et historien d’art ainsi que commissaire d’exposition. J’ai dirigé la Kunsthalle Tirol, structure d’art contemporain située à quelques centaines de mètres de l’hôpital psychiatrique d’où on envoyait les patients en convois vers la mort. Devant la difficulté à dire l’horreur, j’ai choisi d’une part des photos et des textes brefs destinés à susciter des associations, et d’autre part l’uvre d’un artiste comme travail d’expression et de mémoire.
La photo est prise dans un laboratoire de recherche scientifique sur le cerveau à Berlin autour de 1932, l’année où Aldous Huxley publie son roman Le Meilleur des Mondes et quand Aldolf Hitler souligne : « Sans des raisons biologiques et sans des objectifs biologiques la politique d’aujourd’hui est entièrement aveugle. »
Les nazis ne reconnaissaient pas l’hypothèse de la science pure, selon laquelle les chercheurs croient qu’ils peuvent eux-mêmes se placer en dehors du contexte politique.
La provenance du “matériel” pour leurs investigations – par exemple ici des cerveaux humains – était d’importance secondaire.
Dans l’Institut Ludwig-Boltzmann de Vienne pour la neurobiologie clinique, une collection d’environ 400 cerveaux de victimes d’euthanasie a été utilisée systématiquement pour la recherche au moins jusqu’aux années 70.
La propagande nazi – comme ici un journal du parti “Der Stürmer” – se servit des images et métaphores de la médecine pour rendre crédibles ses scénarios de menace par des ennemis extérieurs et intérieurs. Une propagande d’une grande envergure a familiarisé la population avec les mesures eugéniques dans la perspective d’une hygiène raciale. La propagande mobilisait avec méthode des revues, des films, des expositions, et s’installait dans les écoles et l’université. Le jargon, qui réduit le vocabulaire à un monde strictement idéologique, prend l’avantage sur la langue, qui exprime au contraire la subtilité de l’humain.
L’individu joue un rôle mineur par rapport aux intérêts de la société de masse. Ce “corps du peuple” (Volkskörper) se maintient dans sa pureté par la mise à l’écart des minorités, qui sont éliminées. L’homme dans son existence immédiate est réduit à son aspect biologique et devient objet au sein d’une énorme machine biopolitique.
Le régime nazi était une dictature biopolitique avec l’objectif du contrôle total sur la vie, la souffrance, la mort, la procréation et la naissance.
Le metteur en scène Wolfgang Liebeneiner tourna en 1941 le film « J’accuse » au service de la propagande nazi. Le protagoniste du film est un médecin et chercheur qui a tué sa femme pour la soulager de ses souffrances alors qu’elle a une maladie incurable. Devant le tribunal, il argumente avec sa compassion et avec la douleur de la malade. Le film popularise le chemin de tuer sur demande à la réalité sociale en cours de tuer sans demande, ça veut dire l’extermination « d’une vie indigne d’être vécue », lebensunwertes Leben, une vie qui n’a pas suffisamment de valeur, comme le mark avait une valeur, pour être vécue.
L’autorité du Führer, l’autorité des experts se donne le pouvoir sur la vie et la mort. Les catégories professionnelles des médecins, des juristes et des entrepreneurs étaient surreprésentées dans la NSDAP, le parti nazi.
Viktor von Weizäcker remarque que dans une telle situation la réciprocité entre médecin et malade comme base de l’acte médical est remplacé par une supériorité d’un expert totalitaire. Cela s’accompagne d’une dévalorisation des malades au nom de la science, de la vérité et de la dignité humaine.
C’est une de ces chaises sur lesquelles les hommes happés par la machine de destruction étaient photographiés avant d’être tués. L’administration nazi a méticuleusement enregistré et établi des statistiques à partir de tous ceux qui ont été, selon le vocabulaire nazi, « sélectionnés », « traités », « éliminés ». Des milliers de photos se trouvent aujourd’hui au Naturhistorisches Museum à Vienne bien que la plupart aient été détruites par les nazis eux-mêmes vers la fin de la guerre.
La date clé est le 1er septembre 1939 :
- sur le plan extérieur, l’armée allemande envahit la Pologne, c’est-à-dire « conquiert de l’espace vital à l’Est. »
- sur le plan intérieur la chancellerie du Reich mène une campagne pour l’optimisation du « Corps du peuple » (Aufartung des Volkskörpers) par l’élimination des parties de la population allemande marquées comme des « existences inutiles » (Ballastexistenzen) et ceux qui mènent des « vies qui n’ont pas assez de valeur pour être vécues ».
Cette démarche se prépare par la nationalisation de la reproduction dès la loi de 1933 sur la prévention des maladies héréditaires, qui ouvre la porte à un usage excessif de la stérilisation forcée. En outre, il faut considérer dans cette perspective la loi pour la santé conjugale et les lois de Nuremberg qui déclassent tous ceux qui font partie d’une famille juive.
Une ordonnance secrète de 1939 impose de déclarer un enfant présentant une malformation à la naissance et d’ouvrir trente services pédiatriques à la disposition desquels étaient mis les enfants pour des expériences scientifiques. C’étaient des centres d’homicide dissimulés.
L’euthanasie des enfants était prévue comme une institution durable de l’hygiène publique nazie au service de l’extermination des « inutiles ». S’il était dit que cet enfant, cet adolescent “ne pouvait pas être formé”, c’était pour celui-ci un diagnostique mortel. En effet, cette personne ne sera vraisemblablement pas capable de réaliser un travail dans le cadre de la communauté compétitive nazie. Au moins 5000 enfants et adolescents ont été tués dans le cadre de ce programme de meurtre jusqu’à la fin de la guerre. Dans la clinique pour enfants “Am Spiegelgrund” à Vienne au moins 800 enfants et adolescents ont été empoisonnés par des somnifères à haute dose ou bien sont morts d’infection.
Avec l’ordonnance personnelle de Hitler du 1er Septembre 1939, « l’action T4 » établissait des logistiques secrètes, du personnel et des constructions de chaînes de meurtre industriel dans six établissements. Dans des hôpitaux psychiatriques, les hospices de vieillard et les foyers d’handicapés, le ton était celui du jargon nazi. Il s’agit d’un vocabulaire de camouflage pour tuer.
La décision formelle d’homicide était prise dans les bureaux du no. 4 Tiergartenstraße à Berlin. L’abréviation de cette adresse a donné son nom à l’ « Action T4 » qui se déroula jusqu’en août 1942. La décision pour la mort se basait sur trois expertises et elle était prise par « un Comité du Reich ». Que les listes des victimes aient été envoyées de Berlin a rempli une importante fonction de déculpabilisation pour ceux qui ont tué à partir de ces listes.
Extrait de « la statistique de Hartheim ». Elle ne liste pas seulement 18.269 êtres humains tués sur place mais elle démontre aussi la minutie du calcul des économies réalisées grâce à l’euthanasie.
La phrase a été dite par un home politique nazi (Bernotat). Il veillait pour des raisons économiques à ce que les établissements qui lui étaient subordonnés soient toujours pleins. L’assistance publique payait pour chaque malade un prix de journée de 1,80 RM à 2,50 RM.
Dans la plupart des établissements qui avaient établi des services où les patients mouraient de faim, les coûts des soins étaient de 32 à 45 Pfennig. La nourriture ne contenait pas de vitamines, ce qui causait une déchéance rapide des malades et menait à la mort en combinaison avec des infections ou des doses trop élevées de médicaments.
En outre, les économies concernaient les lits à l’hôpital, le personnel médical, les aliments, les médicaments, et cet argent était utilisé pour l’économie de guerre.
« Le temps du système » comme un vieux Tyrolien décrit le régime nazi est marqué par des fortes interconnexions logistiques sur les grandes distances, le déplacement rapide de beaucoup de malades et d’un réseau élaboré des fausses informations. La photo montre le transport/départ des patients de l’établissement de Neuendellelsau au printemps 1941. L’assassinat des patients dans un établissement autre se déroulait souvent le même jour. L’autobus arrivait au garage de l’établissement (comme par exemple à Hadamar ou Hartheim). Ils étaient accueillis dans la pièce pour les déshabiller. Dans la pièce suivante, ils étaient obligés de se présenter nu devant un médecin avec trois assistants qui apposaient sur les détenus un cachet :
- les patients avec des dents en or sont marqués avec une croix sur le dos
- dans la pièce souvent est le photographe
- après la documentation, la salle suivante ressemble à une salle de bain, mais est une chambre à gaz
- le médecin ouvre le robinet de gaz.
- les cadavres sont transférés à la morgue et on arrache leurs dents en or
- suit le four crématoire
- trois kilogrammes de poudre d’os étaient calculés par personne
- les employés qui devaient réaliser l’incinération recevaient un quart de litre de schnaps par jour
Approximativement 20.000 hommes ont été éliminés de cette manière à Hartheim près de Linz – capitale culturelle européenne l’année prochaine. Hartheim ne figure pas dans les programmes de cette année culturelle car on a dit à Hartheim que l’endroit n’était pas suffisamment culturel.
Deux médecins en uniforme font une expérience scientifique qui amène la mort de cet homme. Les expériences d’hypothermie devaient élucider comment on peut aider des pilotes quand ils s’abattaient en mer. L’homme en uniforme de pilote est obligé de rester des heures dans un bassin rempli d’eau glacée.
Dans la clinique “Im Spiegelgrund” à Vienne, c’étaient aussi les enfants qui étaient utilisés pour des expériences médicales. Par exemple, le Dr. Elmar Türk testait sur eux un vaccin contre la tuberculose. Beaucoup des enfants étaient exploités sur le plan médical après leur mort : on a prélevé systématiquement des cerveaux ou des cordons nerveux pour construire des collections anatomiques. Ces collections ont été utilisées par des chercheurs après 1945 au moins jusqu’aux années 70.
Pendant un congrès des psychiatres pendant la guerre, un médecin de la clinique de Gugging ne se limita pas à montrer son modèle de chaise électrique en tant qu’objet mais il présenta son fonctionnement en exécutant publiquement son patient.
Alexander Mitscherlich commente ainsi de telles stratégies et méthodes scientifiques, qui consistent à tuer des hommes seulement pour vérifier une hypothèse ou pour montrer l’effet d’une substance. Ce procédé est : « d’une indifférence, d’une méchanceté et d’un désir de meurtre qui sont sans frein et sont organisés à la fois bureaucratiquement et fonctionnellement… … Le fonctionnaire le plus haut du pouvoir exécutif a sanctionné les expériences et il a mis « du matériel humain » à la disposition de la recherche médicale. La corruption du droit, de la pensée et des affects a atteint d’extrêmes limites. »
Léopoldine Zankl, en haut à gauche, a été tuée en 1941 dans une chambre à gaz à Hartheim parce que, diagnostiquée schizophrène, elle était considérée “pas digne de vivre”. Un de ses petits-enfants, psychiatre lui-même aujourd’hui, dit : « L’histoire de ma grand-mère, je ne la connais pas par les histoires racontées dans ma famille. Il y avait une intuition, qu’il y avait quelque chose. Un secret de famille. »
Richard Geiser, Tyrolien avec le diagnostic schizophrène et déporté dans la même année que Léopoldine Zankl, aimait écrire et il voulait encore dessiner beaucoup dans sa vie. De l’hôpital psychiatrique de Hall in Tirol, il a été « transféré dans un autre établissement » – phase code pour sa condamnation à mort á Hartheim près de Linz. Les patients connaissaient leur destin. Il se déroulait des scènes insupportables au moment des transports.
Hubert Rainer de Sellrain, une vallée tyrolienne, était un enfant handicapé, qui n’était pas capable de marcher sans aide. La photo le montre avec son père. Une tante l’a enlevé dans sa huitième année, pendant laquelle il a été éliminé au gaz à Hartheim. Déjà à l’époque la mère était convaincue que son enfant soi disant en nourrice avait été gazé.
L’infirmière Anna Wödl à Vienne est montrée avec son fils Alfred, handicapé. Elle s’est battue sans succès pour le sauver. Elle s’est adressée à de nombreuses institutions, même à la chancellerie à Berlin, pour sauver la vie de son fils. Le petit garçon de six ans a été tué à la clinique “Am Spiegelgrund” le 22 février 1941.
La livraison des patients pour un établissement destiné au meurtre, ici l’hôpital de Hadamar en Hesse, photo de 1941 avec la cheminée du four crématoire. Le nombre d’exécutions était déterminé par la capacité quotidienne du four crématoire.
Les protestations parmi la population et les églises entraînèrent que Hitler arrêta « l’action T4 » en août 1941. Le personnel qui avait réalisé les expériences de tuer avec un gaz à un niveau industriel fut recruté pour le même travail dans les camps de concentration.
Cette première phase de « l’action T4 » a été suivie par « l’euthanasie sauvage ». La notion extensible de ceux qui sont marqués comme des « inférieurs » mène vers « une simplification des accords », une « décentralisation », des « dispositions planifiées » sans formalité. Les meurtres à l’hôpital psychiatrique étaient également réalisés par la privation de nourriture ou la seringue.
Les éliminations dans les chambres à gaz des établissements psychiatriques s’étendaient à d’autres groupes de personnes:
- des critiques du régime nazi, qui étaient classés comme des malades psychiques,
- les enfants et adolescents difficiles à élever,
- les membres des groupes marginaux, comme les Tsiganes,
- les détenus des camps qui n’étaient pas en état de travailler, c’est « l’action 14 f 13 »,
- les forçats atteints de tuberculose,
- les femmes dans des camps de travail, dites “personnes asociales”,
- les soldats traumatisés,
les gens errants après un bombardement,
les personnes âgées et séniles, les pauvres…
...la spirale mortelle les entraine impitoyablement dans la mort.
Comme un tribunal après la guerre le constatait, le meurtre des patients inguérissables, dépendants ou seulement gênants était devenu pour le personnel de l’établissement une routine quotidienne. Dans d’autres cas, certains membres du personnel ont profondément souffert sans pour autant être capables de quitter leur poste.
Jusqu’à l’année 2002, la cave de l’institut médico-légal de l’hôpital Otto-Wagner à Vienne se présentait ainsi : il s’agit des cendres d’environ 300 victimes de la clinique pour enfants “Am Spiegelgrund”.
Question d’un juge dans un procès contre des médecins: « Qui a signé l’ordre pour l’euthanasie de Johann Schmidt? »
La réponse du prévenu : « Il n’y avait pas d’ordre précis, il s’agissait plutôt d’une suite de vérifications et contrôles, qui étaient conformes à l’ordre d’Hitler. Il n’y avait pas d’ordre précis mais une autorisation accordée par ordre du Führer. »
L’anonymat de chacun – médecin ou patient – était maintenu par les mesures de camouflage et un système compliqué réalisé par des experts. En raison de déplacements réguliers, les médecins et les infirmières ne connaissaient plus les malades.
S’y ajoute le haut degré du partage des fonctions. Beaucoup des personnes impliquées ne réalisent qu’un geste mineur. Cela a pour effet pour chacun que son action apparaît sans conséquences ni importance. Il ne se voit pas dans une responsabilité et culpabilité.
En avril 2002, les organes des victimes de la clinique Am Spiegelgrund, qui étaient conservés pour des raisons scientifiques, furent enterrés en présence du président de la République autrichienne et du maire de Vienne. Des élèves portaient des images des enfants et adolescents assassinés.
Jens Tönnemann, allemand, aujourd’hui psychiatre à l’hôpital psychiatrique de Hall in Tirol, se rendit compte que le médecin qui a dirigé l’établissement de meurtre de Hartheim était, à l’époque, de son âge. Il voulut connaitre ses motifs, il se posait de nombreuses questions. Il ouvrit les archives de cet hôpital. Avec environ 40 autres personnes, il se mit à la recherche d’indices. Il entra en contact avec un artiste et lui proposa de réaliser une œuvre, qui devint « buanderie P », dans l’hôpital même.
Ce médecin voulait arriver à comprendre ce qui s’était passé dans la tête du médecin qui l’a précédé de deux générations.
« Rien que des petits enfant morts! Comme des poupées jetées dans tous les sens… »
Cette phrase est tirée des souvenirs de Johann Gross, qui était un adolescent qui à survécu aux pratiques de la clinique pour enfants “Am Spiegelgrund”. Sa description comme témoin de cette époque dans cet établissement est impressionnante. C’est seulement en 1995 que lui et ses compagnons d’infortune ont été reconnus par l’Autriche comme des victimes des mesures de persécution « à cause d’un ‘handicap » et explicitement admis dans le groupe de ceux qui sont légitimés à porter la mémoire des victimes.
Deux livres de Platen-Hallermund et de Mitscherlich ont été écrits très tôt et sont restés sans écho dans la société de l’après-guerre. Il a fallu attendre les années 1968 et 1980, pour que les deux livres trouvent une reconnaissance en tant que document de référence en Allemagne.
Alice Platen-Hallermund note : « C’est seulement si la science en tant que telle avait sérieusement protesté qu’elle pourrait réellement refuser sa responsabilité dans les événements du passé. » De même que le médecin Jens Tönnemann a assumé une coresponsabilité pour les meurtres commis cinquante ans auparavant, de même le président de l’université d’Innsbruck a dit à l’occasion de l’inauguration d’un monument pour les patients envoyés à Hartheim et tués : « Cette université s’est rendue coupable! »
Figure 14
La performance de l’artiste Franz Wassermann en décembre 2005 dans ce qu’il a appelé la Kulturstation, littéralement le service culturel comme il y a un service pédiatrique, de l’hôpital psychiatrique à Hall in Tirol, cette performance mettait en lumière des noms cherchés et retrouvés de personnes tuées.
Pendant la performance, il prononçait le nom de chacun de ceux qui avaient été tués. Leur nom se combinait à nouveau avec leur mémoire en tant qu’individu dans la communauté. Ce procédé de parole leur rendait la dignité et le respect. Appeler par son nom fait revivre. Les sonorités même du nom et la façon dont on prononce éveillent intérêt et proximité.
La perte de l’histoire d’une société fait aussi disparaître l’histoire de l’individu.
Si la science demande : Qu’est-ce que je peux faire avec cet objet?
Les arts peuvent poser aussi la question : Qu’est-ce que c’est ?
Avec Aleida Assmann, on peut dire que la reconnaissance des faits historiques dépend du fait de les « accepter » en tant que des réalités. Cet acte est intégré dans des contextes mentaux, émotionnels et éthiques.
La passé montre une face qui change en fonction des attitudes psycho-sociales et des intérêts de l’époque à laquelle il est envisagé.
Figure 15 :
Le « Monument temporaire – processus 2 de la mémoire – parc de la mémoire » n’est pas encore accepté par les hommes et femmes politiques tyroliens. Son concept est le suivant : l’artiste à inséré dans les écorces des arbres du parc des photos sur porcelaine, du même type que dans les cimetières, de 360 patients tués. L’artiste a prévu qu’avec le temps les arbres qui portent des images comme celle- ci vont pousser et se cicatriser. Un ourlet d’écorce entoure la photo, l’accepte et la protège.
Wolfgang Benz disait dans une interview: « Si j’appelle les médias et les invite à faire une émission sur les victimes de l’euthanasie, ils ne vont même pas réagir. Ils ne vont rien faire du tout. Si l’architecte Peter Eisenman vient à une séance du conseil d’administration du monument de Berlin (explique le monument), au moins six équipes de télévision vont frapper à la porte. »
La politicienne et ancienne ministre de la culture Christina Weiss répond à cette situation: « Comment et de qui nous évoquons la mémoire, cela n’est pas une question d’obligation morale mais la question de la capacité à imposer ses vues. »
Un monument temporaire, même s’il n’est pas accepté, comme celui du parc de la mémoire à Hall in Tirol, met quand même en marche le dynamisme de la mémoire collective.
Les gens lisent un livre comme celui-ci, sur le monument, ou ils parlent de ce refus du “parc de la mémoire”. C’est un acte de corresponsabilité.
J’ai proposé de consacrer une journée de travail du Collège de Psychiatrie au thème de «l’abus de psychiatrie » à partir d’une idée assez précise : analyser les faits historiques par lesquels l’institution psychiatrique en union soviétique a été détournée de sa vocation thérapeutique à des fins de répression idéologique et policière.
A partir de cette analyse, j’espère alimenter une réflexion sur l’actualité de telles déviations à savoir les modalités contemporaines, plus insidieuses mais non moins manifestes, de corruption des « sciences de l’esprit » (psychologie, psychiatrie, neurosciences) au service d’un modèle de société ou d’intérêts particuliers.
[5]
Juxtaposée et comparée aux crimes commis par les psychiatres nazis, cette analyse pourrait se trouver noyée dans un océan de violences et privée de l’essentiel de son tranchant. La question de l’eugénisme, plus vaste, a évidemment des intersections avec l’histoire de la psychiatrie dans la mesure où des psychiatres ont cautionné directement ou indirectement des programmes d’euthanasie. Des psychiatres ont signé l’arrêt de mort de malades mentaux. Dire qu’il y a eu abus de psychiatrie est un euphémisme; le mot même d’abus a-t-il vraiment sa place ici ? Il n’y a pas eu abus de soins psychiatriques au sens de leur utilisation à des fins de répression. Il y a eu complicité de meurtre à partir de l’axiome d’une sous-humanité; axiome que ne cesse de ruminer la conscience occidentale depuis la fin de la seconde guerre mondiale.
Décréter cet axiome délirant arrangerait beaucoup de monde; mais n’y aurait-il pas là abus de diagnostic psychiatrique pour se distancier d’une « manière de penser le monde » en la décrétant délirante. Car les crimes de la psychiatrie nazie s’inscrivent, qu’on le veuille ou pas, à l’extrémité d’un continuum qui va des mœurs eugénistes les plus « ordinaires » (comme par exemple la proscription de mariages mixtes pour des motifs religieux ou raciaux) à l’extermination massive de personnes jugées indignes de vivre. Mais aux yeux de l’histoire, sous une capote ou derrière une blouse blanche, un criminel nazi reste un criminel quand bien même son crime serait la mise en acte d’une « manière de refaire le monde » tacitement approuvée voire souhaitée par des millions d’honnêtes citoyens – hier et aujourd’hui.
Le système soviétique n’est pas plus défendable que le modèle nazi. Même si l’abus de psychiatrie en tant que tel vise l’exclusion, la disqualification de certaines idées sous couvert de psychiatrie et non l’élimination physique d’opposants, de contestataires ou d’authentiques malades, le retour sur « l’abus de psychiatrie chez les soviets » ne peut prétendre échapper à l’ambiguïté de toute recherche de sensationnel, de tout désir de révéler des scandales (qui d’ailleurs avaient déjà fait l’objet de larges révélations au cours des années 70). Dénoncer les abus des autres nous met en position de voyeur. Soyons nets : c’est un plaisir sans risque.
1. La psychiatrie, institution abusive ?
L’abus de psychiatrie selon le modèle soviétique peut non seulement s’envisager comme la main mise d’un régime totalitaire sur l’institution psychiatrique mais aussi comme l’égarement du discours de la psychiatrie elle-même, au point de soulever la question : en quoi la psychiatrie aurait pu se soutenir dès ses origines d’un égarement du discours de la médecine et de la science ? Michel Foucault a largement labouré ce terrain autour de la question de la Raison. Ce qu’il dénonce n’est pas un abus de psychiatrie mais l’abus de pouvoir par lequel l’Etat délègue une institution (officiellement médicale) dans le partage entre Raison et Déraison, la Raison pouvant au demeurant être celle de l’Etat. Autrement dit, à lire Foucault et si on le suit, la psychiatrie était dès sa naissance non pas simplement vouée à servir ouvertement un maître absolu mais à délimiter au sein de la société un cercle sacré autour de la folie pour pouvoir en traiter l’abcès.
Revenons à notre sujet. L’abus de psychiatrie se définit comme le détournement de l’institution psychiatrique de sa mission thérapeutique à des fins de répression politique. Cette déviation est reconnue unanimement comme contraire à la déontologie et aux droits de l’homme. Faut-il rappeler que les régimes totalitaires se moquent de l’une comme des autres ? Il est aujourd’hui établi que le régime soviétique a abusé de la psychiatrie durant plusieurs décennies pour réduire au silence des centaines d’opposants, de contestataires, de militants des droits de l’homme… réunis sous le vocable de « dissidents ».
2. Sur la notion d’abus :
Si on s’en tient aux sources étymologiques, l’abus (et l’acte d’abuser) indique deux directions, l’une vers le mot, l’autre vers l’objet. Nous pressentons qu’elles convergent sur un problème largement débattu par les philosophes du langage. Entre le mot et la chose, émergent mille questions : comment une proposition fait mouche dans le réel ? Comment les mots peuvent tuer ou guérir ? Ou plus concrètement, quels changements peut produire chez quelqu’un l’acte de décréter qu’il est fou ?
Abusio : substantif, touche essentiellement au sens des mots, à leur détournement de leur sens ordinaire ou commun voire leur « vrai » sens. Cela porte le nom de catachrèse. En rhétorique, la catachrèse a à voir directement avec la question de la métaphore. La catachrèse représente un cas particulier « limite » de la métaphore par épuisement de la figure à partir de laquelle elle s’est construite.
Les linguistes vont même jusqu’à parler d’abus, d’abus de métaphores. Je cite, dans le dictionnaire de poétique d’Henry Morié « toute substitution entraîne une impropriété qui est un abus au premier degré. En présence d’une idée, d’un objet, d’une partie du corps, d’une réalité quelconque pour laquelle la langue ne dispose d’aucun terme approprié, on se sert d’un autre terme détourné de son sens ordinaire. »
Sans vouloir abuser de linguistique, je voudrais faire la remarque que paradoxalement la catachrèse n’a non seulement rien d’abusif (au sens d’une provocation, d’un scandale) comme pourrait l’être la création d’un sens inédit (voire interdit) mais tombe dans des expressions communes telles que « les ailes d’un château » ou « être à cheval sur le règlement ».[6] Dans le premier cas, la métaphore a, si on va au cœur du sens, perdu ses plumes ; dans le second, aucun étalon n’est requis pour mesurer ce dont il est question.
Ces exemples de catachrèse montrent que l’abus est quasiment invisible ou plutôt qu’il camoufle au grand jour les traces de son crime, si on considère comme tel le sacrifice de l’image au profit du verbe. L’abusio ou catachrèse est venu à bout par usus de la figure sur laquelle s’appuyait la métaphore première.
Mais, c’est là que je veux en venir, il est tout aussi abusif de décréter l’extinction des signifiants « aile » ou « cheval » qui sont bel et bien là dans l’expression en usage. Ils y persistent comme un reste de la métaphore, à l’état fossile. Nous connaissons des exemples moins innocents en politique.
Si on parle de libéralisme, ce mot recouvre des liens très contradictoires avec la notion de liberté. Par catachrèse, le libéralisme garde la trace signifiante de la liberté et en abuse en ceci qu’il ne garantit qu’une forme très particulière de liberté somme toute assez proche de l’esclavage. Le mot libéralisme n’est pas, par « construction », le plus adéquat pour désigner le modèle de société qu’il promeut. Son usage par catachrèse produit un leurre et par conséquent un abus.
« L’esclavage c’est la liberté » AFFIRMENT les inventeurs de la novlangue (Orwell : 1984). Cette synecdoque peut opérer par simple suggestion. Quand on aura répété 100 fois devant une caméra de télévision « l’esclavage c’est la liberté », il va se passer quelque chose, quelque chose qui fait que le citoyen hypnotisé ne saura plus faire la différence et que ce slogan ne lui laissera pas d’autre alternative que de haïr la liberté synonyme d’esclavage ou d’aimer l’esclavage comme synonyme de liberté. Lors d’une récente interview, V. Bukovsky, déclarait que l’Union Européenne voulait reproduire le modèle de l’Union Soviétique. Ce regard « désabusé », chez un martyre de l’abus, invite à penser le libéralisme au-delà du mot ; nous ne sommes libres que de ce qui est interdit ailleurs.
Nous n’en avons pas terminé avec le latin et si nous parlons d’abus, il faut parler de cet « ab » qui indique éloignement, distance, détachement, écart, séparation, détournement avec une dimension dynamique notamment dans la construction du verbe « abutor » qui signifie l’anéantissement total, l’usage d’une chose jusqu’à sa disparition. De là à parler de la jouissance de cette chose, il n’y a qu’un pas. User d’une personne jusqu’à la disparition de ce qui l’humanise (par exemple la dignité, la liberté, la vie) c’est en jouir pleinement. Si les guerres ne produisaient aucune jouissance, pourquoi éclateraient-elles ?
Franchissons un pas de plus : ce dont il est question dans l’éthique de la psychiatrie est de donner une épaisseur humaine à ce qui reste de l’autr
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